Le Chat Botté, ou l'art de réussir grâce au bluff
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Il porte des bottes, ment comme un arracheur de dents et manipule tout le monde avec un aplomb déconcertant. Pourtant, depuis plus de trois siècles, le Chat Botté reste l'un des héros les plus populaires de l'imaginaire collectif.
À première vue, l'histoire paraît improbable : un jeune homme hérite d'un chat, le chat se met à parler, enfile une paire de bottes et transforme son maître sans le sou en riche aristocrate. Sur le papier, cela ressemble à une arnaque parfaitement orchestrée. Dans les faits, c'est l'un des contes les plus célèbres de la littérature européenne.
Bien avant de devenir le félin moustachu à l'accent espagnol des films DreamWorks, le Chat Botté était déjà un expert en communication et en gestion d'image. Certains diraient même qu'il a inventé le marketing personnel plusieurs siècles avant LinkedIn !
Le Chat botté va inspirer des dessinateurs, des compositeurs, des auteurs et de nombreux autres artistes à travers le monde entier.

Illustration : Le Chat Botté, gravure sur bois de Gustave Doré.
À l'origine, un conte pas si innocent
Si l'on associe spontanément le Chat Botté à Charles Perrault, le personnage est plus ancien que cela. Des versions proches circulaient déjà pendant la Renaissance, l’auteur italien Giovanni Francesco Straparola semble être le premier a avoir retranscrit cette histoire. Mais c'est en 1697 que Charles Perrault lui offre l'immortalité en publiant Le Maître Chat ou le Chat Botté.
L'intrigue est d'une simplicité redoutable : À la mort d'un meunier, ses trois fils se partagent l'héritage. L'aîné reçoit le moulin, le second un âne et le dernier... un chat. Pas franchement le jackpot. Le jeune homme se voit déjà finir dans la misère.
Son chat, lui, a un autre plan. Il demande seulement deux choses : un sac et une paire de bottes. Une fois équipé, il se lance dans une opération de communication qui ferait pâlir n'importe quel conseiller politique. Gibier offert au roi, faux témoignages, mise en scène savamment orchestrée : le matou construit de toutes pièces l'identité du mystérieux « Marquis de Carabas », qui n'est autre que son maître.
Mensonge après mensonge, le personnage gagne en crédibilité. Jusqu'au coup de maître : la prise du château d'un ogre métamorphe. Le Chat le convainc de se transformer en souris, puis l'avale sans autre forme de procès. Fin de l'histoire : le pauvre meunier épouse la princesse et devient un grand seigneur.
La morale réelle de l’histoire : « L’industrie et le savoir-faire valent mieux que des biens acquis. »
La morale du Chat Botté est plus ambiguë qu'il n'y paraît. À première lecture, le conte célèbre l'intelligence, l'audace et l'ingéniosité : grâce à sa ruse, le chat permet à son maître de s'élever socialement alors qu'il ne possède rien. Mais Charles Perrault glisse aussi une critique de la société de son époque.
Le jeune meunier devient noble non par mérite, mais parce que les autres croient à une histoire habilement construite. Le conte suggère ainsi que l'apparence, la réputation et l'art de se mettre en scène peuvent parfois compter davantage que la naissance ou les qualités réelles.

Pourquoi Perrault a-t-il choisi un chat ?
Si Perrault a choisi un chat, ce n'est sans doute pas un hasard. Animal réputé rusé, indépendant et insaisissable, le félin incarne parfaitement l'esprit du conte. Là où un cheval ou un chien auraient servi leur maître, le Chat Botté élabore une stratégie, manipule les apparences et transforme le destin d'un pauvre meunier. En somme, il incarne l’indépendance utile à son histoire.
Le premier influenceur de l'histoire ?
Ce qui frappe aujourd'hui dans le conte de Perrault, c'est son incroyable modernité. Le héros ne gagne ni par la force ni par la magie (quoi que… un chat qui parle et qui porte des bottes…). Il gagne grâce à sa ruse. Le Chat Botté comprend avant tout le monde que la perception compte parfois davantage que la réalité.
Le « Marquis de Carabas » n'existe pas ? Peu importe. Tout le monde finit par y croire à force de construire sa réputation.
Trois cents ans plus tard, les réseaux sociaux fonctionnent souvent sur les mêmes ressorts. Mettre en scène son voyage à Bali dans un hôtel de luxe (alors que vous l’avez payé à moitié prix en échange de la publicité faite), ou bien louer une Lamborghini pour faire croire à votre réussite financière.
Quand le cinéma s'empare du conte
Avec un personnage aussi charismatique, le passage à l'écran était inévitable. Le Chat Botté apparaît dans d'innombrables adaptations au cours du XXe siècle. Dessins animés, téléfilms, spectacles pour enfants.

L'une des adaptations les plus importantes est sans doute celle produite en 1969 par le studio japonais Toei Animation. Le héros, baptisé Pero, devient tellement populaire qu'il sera choisi comme mascotte officielle du studio. Une carrière dont peu de chats peuvent se vanter.


Mais le véritable tournant arrive plusieurs décennies plus tard, avec un ogre vert... vous voyez qui ?
Le Chat Potté : l'effet Shrek
En 2004, les spectateurs découvrent un nouveau Chat Botté dans Shrek 2. Le personnage devient une véritable vedette. Petit, agile, redoutable à l'épée et doté d'un regard capable de faire fondre n'importe quel adversaire, le Chat Potté vole presque la vedette au héros principal.

La voix d'Antonio Banderas lui apporte une personnalité unique. On pense à Zorro, aux films de cape et d'épée et aux grands aventuriers du cinéma classique.
Le succès est immédiat. Evidemment, la pop culture chat bat déjà son plein sur Internet. Le studio d'animation spécialiste de la 3D DreamWorks comprend rapidement qu'il tient là une mine d'or sur quatre pattes, trop cute. En 2011, le félin obtient son propre long-métrage !
Cette fois, le scénario s’éloigne volontairement du conte de Perrault. Le Chat Potté devient un aventurier lancé dans une chasse au trésor mêlant œufs d'or, haricots magiques et légendes fantastiques. Le personnage gagne en épaisseur. Puis vient Le Chat Potté : La Dernière Quête en 2022. Contre toute attente, le film aborde un sujet rarement traité dans les dessins animés grand public : la peur de mourir.
Après avoir gaspillé huit de ses neuf vies, notre héros découvre qu'il n'est plus invincible. Derrière l'humour et l'action se cache une réflexion étonnamment mature sur le temps qui passe, le courage et la façon dont chacun affronte sa propre fin.
Une évolution que Charles Perrault n'avait probablement pas anticipée lorsqu'il imagina son célèbre conte.

Trois siècles de succès... on l’aime toujours
Du conte moral du XVIIe siècle au blockbuster d'animation du XXIe, le Chat Botté a réussi ce que peu de personnages de fiction accomplissent : survivre à toutes les époques. Et tant qu'il y aura des gens pour lire ou relire son histoire, il retombera toujours sur ses pattes.
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